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Lance, Oscar et les Blade Runners

Et ils finirent par le bruler. Le 3 novembre 2012, à Edenbridge une effigie de Lance Armstrong, un temps considéré comme le plus grand cycliste de tous les temps a été brulée en place publique comme à la plus belle époque des chasses aux sorcières. Pourquoi une telle violence ? Le mensonge, ou même la déception d’admirateurs trahis suffisent-ils à expliquer une telle réaction primaire ? N’est-elle pas le reflet proportionnel d’un malaise… qui va bien au-delà la déception bien légitime à l’égard d’une idole convaincue de parjure ? Tentative d’explications.

L’homme aux deux coups de pédales par seconde avait une physiologie tout à fait semblable à celle d’un « cycliste professionnel lambda » rapporte la page Wikipédia du coureur. D’ailleurs son palmarès était tout à fait quelconque. A 25 ans, au sommet de sa plénitude physique il ne possédait qu’un titre de champion des Etats-Unis et… de champion du monde (càd qu’il n’avait gagné qu’une course d’un jour). Aucune classique, aucune course à étape. Mais cela c’était avant ! Avant un cancer et une tumeur au cerveau. Rien de moins. Dix-huit mois après, il remportait son premier Tour de France et les 6 suivants dans la foulée. Ce qu’aucun autre n’avait fait avant lui.

Rupture ontologique
Seuls les naifs ou les cyniques pouvaient croire que l’homme marchait à « l’eau claire ». Alors d’où vient le trouble ? La question vaut d’être posée lorsque le « cas Armstrong » est mis en perspective de l’Evénement du 4 août 2012 à Londres : la première participation, en mondovision, d’un cyborg aux Jeux Olympiques ! Evidemment, on doit se réjouir pour l’homme Oscar Pistorius que cette expérience lui ait été procurée. Mais pour l’Homme avec un H que penser ? Finalement, quelle différence sur le fond entre celui qui change son sang et prend des substances pour doper ses performances musculaires et celui qui augmente son corps avec des moyens techniques, en l’occurrence des jambes en carbone ?

La technologie transforme l’humain

A l’heure de jeter l’anathème sur tel ou tel, il est urgent de se poser la question de la place que nous souhaitons donner à la technologie dans nos vies. Pourquoi ne pas aller plus loin que la simple proposition de quelques uns appelant à la réunion sur un même lieu, des épreuves des « valides » et des « handicapés ». Et si à l’avenir il n’y avait pas deux épreuves courues l’une après l’autre, mais une seule et unique épreuve commune ? « Nous ne sommes plus dans l’anticipation ou la science fiction. Il n’est plus nécessaire d’extrapoler les réalités techniques d’aujourd’hui. Les technologies transforment la nature humaine. » expose le philosophe Jean-Michel Besnier(1).

Jusqu’où assumer nos idéaux de modernité ?
La techno-phobie comme la technophilie sont deux extrêmes vaines. Et réglementer s’avère impossible tant le changement est rapide. « Nous voyons tous que le monde dans lequel nous sommes nés est en train de disparaître avec ses repères, ses certitudes, ses valeurs. Nous entrons dans un nouveau monde qui n’a pas été pensé parce que le progrès, les changements vont plus vite que la pensée, que le temps sociologique » confirme Jean-Claude Guillebaud, auteur du « Principe d’humanité » (éditions du Seuil).

A l’instar des Blade Runners de Ridley Scott, force est de constater que nous souffrons déjà du mal que l’on cherche chez l’autre pour le vouer aux gémonies ! Car il n’est pas (plus) envisageable d’interdire par exemple le Smartphone à l’homme de la rue, le pacemaker au cardiaque, l’implant cérébral au parkinsonien, l’opération des yeux au golfeur, … Une étape irréversible a même été franchie le 20 mai 2010 au J.Craig Venter Institute avec l’annonce de la création par ordinateur de la première cellule synthétique. Et ce qui il y a 30 ans faisait l’objet d’un film d’anticipation (Firefox) avec Clint Eastwood est aujourd’hui un projet très avancé au DARPA : piloter le futur F35 à travers une interface neuronale directe.

La violente réaction d’Edenbridge serait alors tout simplement l’expression du désarroi face « au sentiment d’un étrange hiatus entre mutations scientifiques et techniques innombrables et réflexion sur l’humain » (2), face à une question ontologique à laquelle ni les religions ni les philosophies – hormis le post-humanisme – ne sauraient répondre : comment généraliser une position d’un cas particulier, dans le sens du refus ou de l’acceptation ? Où se place le curseur dans cette course à l’armement ? La question n’est pas qu’un effet de manches alors que les chercheurs de la Stanford University School of Medicine s’interrogent désormais sur ce qui différencie une femme d’un homme…

Alors, à votre avis, Lance et Oscar : tricheurs ou précurseurs ?


(1) : Le post-humanisme, édition De Vive Voix
(2) : Humain, une enquête philosophique sur ces évolutions qui changent nos vies, édition Flammarion

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